Premier Chapitre

chapitre-1-cosmogonie

L’esprit du voyage

 

Londres, 9 Décembre

 

Un autre aéroport. Une autre attente dans un couloir de débarquement, fabriqué en papier mâché, trop étroit pour laisser circuler plus d’une personne : embouteillage ; étranglement. L’air blasé, Mélodie prend sa place dans la queue.

A l’atterrissage de ce vol transatlantique 3160 en provenance de Vancouver, la foule s’est machinalement distribuée en deux tribus : les voyageurs seuls et les autres. Elle fait partie de la première catégorie.

Le grand troupeau qui ne beugle pas descend, un par un. Isolée dans sa bulle de musique privée, Mélodie observe les petits groupes, en effervescence à l’arrivée.

Elle est fatiguée, le corps en pièces, la tête à la fois vide et encombrée – mais soulagée.

…Londres. Retour à la case départ.

Sous l’effet grisant de son changement de destination de dernière minute, elle n’a pas dormi un instant durant ces dix heures de vol. Elle s’est plongée avec bonheur dans l’univers réduit de l’avion, buvant les mini-bouteilles de vin, dévorant les mini-snacks, hypnotisée par le mini-écran fixé au dos du siège devant elle.

Engourdie par la fatigue, embrumée par l’alcool, elle ressasse ses derniers jours à Vancouver.

Tout s’était pourtant si bien passé… Ma toute première expo multimédia, un vrai succès ! J’étais tellement contente ! Jusqu’à ce que cette inconnue, cette vieille hippie désaxée, vienne me mettre la honte devant tout le monde…

Je n’arrive pas encore à croire que cela m’ait retournée au point de changer mon vol de retour pour venir ici, à Londres, au lieu de rentrer chez moi, à Amsterdam. Encore une décision prise sur coup de tête… Certainement pas la dernière.   

Cette pensée fait danser un sourire léger sur ses lèvres, pendant que son corps avance en pilote automatique. Entravée dans sa progression par le rythme lent et balourd de la foule des passagers, elle se traîne vers la sortie, remorquant avec difficulté ses bagages derrière elle. Trois sacs à roulettes et son sac à main en bandoulière : elle est encombrée au maximum.

Oh la la… VITE, UNE CIGARETTE !

Elle ne remarque pas les regards qui se posent clandestinement sur elle, ces yeux qui la convoitent ou qui l’envient à la sauvette. Ses cheveux caramel hirsutes et son visage fatigué sans trace de maquillage n’arrivent pas à entraver sa beauté naturelle. Sa tenue de voyage, un vieux jean sale et une veste polaire trop grande pour elle, ne cachent pas assez bien l’équilibre troublant de son corps svelte. Sauvageonne, indisciplinée ; une reine sans royaume.

Elle dépense une quantité colossale de calories dans ce processus de sortie, mais parvient à arriver à l’extérieur de l’aéroport avant les autres. A peine dehors, elle s’assoit lourdement sur la bordure métallique d’un casier à chariots.

Ses bagages s’écrasent au hasard autour d’elle sans qu’elle n’y prenne garde : son attention est absorbée toute entière à extraire un paquet de son carton de cigarettes ‘duty-free’ tout neuf. Sa cigarette enfin allumée, elle exhale voluptueusement plusieurs nuages de fumée bleue, satisfaite. Malheureusement, cet instant de répit est vite troublé par une sale petite voix dans sa tête ; une petite voix qu’elle connaît bien.

Tu es revenue à Londres, pour chercher à savoir, pas vrai ? Mais tu n’auras jamais le courage … Comme d’habitude, tu t’es donnée les moyens d’agir, mais tu ne vas rien en faire.

Elle regarde au loin, laissant jacasser la voix malvenue : elle sait qu’elle finira par se taire, si elle l’ignore complètement. Quelques cigarettes plus tard, sa voix rauque retrouvée, elle se relève en toussotant, direction le bureau d’information de l’aéroport d’Heathrow.

Il n’est même pas encore neuf heures ; je vais attendre jusqu’à midi avant de tenter un appel. Pourvu que les potes soient là !

Son portable est déchargé depuis presque deux jours. Elle localise une prise à l’intérieur, branche son téléphone, puis s’écroule contre le mur adjacent les yeux fermés.

Il n’y a pas le feu au lac.

***

A midi tapant, sa contenance passe de léthargie à frénétisme en un quart de seconde. Un grand sourire s’affiche sur son visage à la pensée de parler à son vieil ami de fac, Patrick ; mais son portable émet un son désapprobateur et lui transmet une messagerie vocale. Elle tente Pete, puis Oliver, puis Alex… Sans succès.

Pouffant de frustration, elle se décide à appeler sa meilleure amie à Amsterdam : Marie.

J’essayerai les autres à nouveau après. Marie, elle, doit être au boulot : je sais qu’elle répondra.

Et elle n’est pas déçue. Après juste trois sonneries, Marie décroche et lui lance, d’une voix lasse vaguement agressive :

  • Yeah, Marie speaking. Who is this ?[1]
  • Coucou ! C’est Mélodie !

En quelques phrases très colorées, Mélodie raconte sa dernière aventure canadienne et son arrivée impromptue à Londres. Les deux amies s’esclaffent ensemble bruyamment quand tout à coup, Mélodie prend un ton sérieux et lui raconte… l’incident.

  • Alors voilà. Ma démonstration venait de s’achever et je commençais la session questions-réponses. Il y avait une de ces foules autour de l’installation, j’étais si contente ! Et là, une femme s’est approchée. Elle venait du stand d’à côté, intitulé ‘canalisation de l’énergie humaine’ : un montage avec un écran géant et des boîtiers-senseurs. Leur programme déchiffre soi-disant l’énergie des gens captée par les senseurs et décode leur essence immatérielle, qui est alors affichée sur l’écran. On y voyait des formes mouvantes en couleurs. C’était sûrement un simple programme de fractales ; une arnaque de hippie quoi.
  • Voir les âmes des gens ? C’est du grand n’importe quoi !
  • …Elle m’a présenté son petit boîtier et m’a demandé d’essayer son joujou. Evidemment, je savais que c’était du pipeau, mais bon, tu me connais : c’était ma première expo et j’ai voulu faire bonne impression dans la collective. Du coup je lui ai souri et j’ai mis la main dedans.
  • Et…?
  • …L’écran a été court-circuité. Une grande explosion de sons et de lumières a éclaté et leur montage a sauté. Quant à la fille, elle est partie en courant, en hurlant : « Vous n’êtes pas humaine !! ». Les gens qui étaient venus poser des questions sur mon installation étaient consternés. Ça a été

Marie s’insurge, déballant en moins d’une minute un nombre impressionnant d’insultes à l’attention de l’inconnue. Mélodie la laisse épancher son outrage, puis interrompt doucement le flot de grossièretés.

  • Oui… Enfin, je suis contente d’avoir pu t’en parler. Ça m’enlève un poids.
  • Ma puce, ne te laisse pas influencer par ces débiles : clairement, c’est eux qui ont des problèmes, et des gros ! Enfin… Parlons d’autre chose. Tu es libre pour Nouvel An ?
  • Je viens de rentrer, je n’ai encore rien de prévu. Toi, tu fais quoi ?
  • Je pars en vacances en Indonésie ! Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ? J’ai déjà réservé un logement de rêve à Bali, tu n’as que le vol à payer ! Ce serait trop fort !!!

Mélodie ferme les yeux et sourit : « Marie est complètement folle, mais qu’est-ce que je l’aime ! ». Elle imagine le visage plein d’anticipation de son amie à l’autre bout du fil.

  • Je ne sais pas, je vais voir combien il me reste sur le compte. Bali, c’est pas cher, c’est peut-être jouable… Je te dirai le plus vite possible. Mais tout d’abord, je dois trouver un endroit où crécher ce soir.
  • T’inquiète pas, tu connais toute la ville ! Tiens, tu savais qu’Angelo a un nouveau squat ? Appelle-le !

Elles se disent au revoir et Mélodie raccroche, rigolarde. Cet épanchement lui a vraiment fait du bien. Elle tapote un nouveau numéro sur son portable, maintenant chaud et moite. L’appel s’avère fructueux :

  • Angelo ? Hello baby, it’s Mélodie !

En moins de trois minutes de conversation, Mélodie a réglé son problème d’hébergement pour les quelques jours à venir. Elle finit de gribouiller une adresse n’importe comment sur son petit carnet de voyage et se lève, radieuse : direction le Tube, le métro londonien.

La route jusqu’à Brixton, terminus Sud, sera longue. Il lui tarde d’arriver, mais elle ne s’inquiète pas outre-mesure des contrariétés à venir : l’aventure reprend.

C’est tout ce qu’elle voulait.

 

 

[1] Oui, Marie à l’appareil. Qui c’est ?

 

 

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