Vendredi 12

 

 

Qu’est-ce qui m’a pris de fêter mon départ le jour avant de finir ?? La journée d’aujourd’hui va être vraiment très, très difficile… Pourtant, il faut que j’y arrive. Au moins, je ne suis pas en retard ; une fois n’est pas coutume ! Plus que quelques heures… Allez Alice, tu peux le faire !

Elle sort de l’ascenseur, inspire profondément et marque une pause, la main sur la poignée. Réajustant une mèche rebelle de ses longs cheveux noirs, elle expire, lentement, avant d’ouvrir en grand la porte de l’open space trop éclairé. Elle y travaille tous les jours, depuis trois ans.

Vendredi 12… Mon dernier jour au bureau.

Ses yeux s’écarquillent involontairement : les box de formica agencés en carrés concentriques, les tableaux de conférence et les plantes en plastique… La vision pourtant familière la submerge. Alors, seulement, elle perçoit le son : les cliquetis rythmés des doigts sur les claviers retentissent de plus en plus fort, jusqu’à former une symphonie cauchemardesque qui martèle douloureusement son crâne.

Ses jambes s’immobilisent et elle reste plantée là un instant, interdite, avant de tourner les talons. Son geste est instinctif et elle s’étonne d’en avoir eu le courage ; elle s’engouffre sans temps d’arrêt dans un petit couloir adjacent à la porte. La lumière moins vive lui fait du bien et son cœur ralentit un peu sa course affolée. Elle essaie de se reprendre, tout en avançant lentement dans l’espace exigu.

Alice : respire… Calme-toi.

Le corridor s’ouvre sur la cuisinette de l’étage. Elle avance tout droit, en automate, droit sur la grande machine à café qui trône dans la petite pièce ronde. Elle y glisse de la monnaie et carillonne expertement son choix, sur les grandes touches agrémentées d’images descriptives. Une série de bruits mécaniques se fait entendre, puis, enfin, un ‘clac’ décisif : la machine a rempli sa mission ; le café est prêt.

Alice tend une main incertaine vers le breuvage chaud. Ses doigts enveloppent le petit gobelet en plastique, prisonnier du distributeur ; son bras tire pour le ramener vers elle. Mais – la tasse reste stationnaire dans les airs.

La machine à café a disparu… ?!

La surprise la tétanise un instant ; cependant, elle n’a pas peur :

…Encore un coup de mes pauvres neurones fatigués.

Elle se force à fermer les yeux et respire longuement le parfum du café chaud, qu’elle a ramené à son visage, avant de les rouvrir.

La machine à café n’est toujours pas là. Interloquée, elle fait un tour sur elle-même : tout a disparu.

Autour d’elle, le vert tendre d’un champ s’étend à perte de vue. Le Soleil matinal lui chauffe la peau et l’air est empli d’une agréable brise printanière. Des chants d’oiseaux, lointains, parviennent à ses oreilles.

Qu’est-ce que c’est que ce… ?

Pendant plusieurs minutes, qui lui paraissent interminables, elle reste complètement immobile, abasourdie. Puis, lentement, elle se prête à la seule action qui a encore un sens : elle boit son café à petites gorgées. Il est bon et chaud ;

Un café complètement normal.

Sa boisson préférée éveille un peu ses sens et elle avance de quelques pas. L’herbe est souple et rebondit gaiement sous ses chaussures de ville ; elle se surprend à vouloir les enlever pour marcher pieds nus.

Une fois son café terminé, plus rien ne la retient à sa réalité d’une minute avant : le surréalisme de sa situation inonde ses facultés.  Les questions qui l’assaillent sont trop nombreuses et son esprit fatigué se rattache machinalement à un problème tangible : où jeter son gobelet vide ? Par principe écologique, elle se refuse à profaner le mystérieux pré sans fin. Elle l’écrase dans sa main avant de le fourrer dans sa poche.

Ce geste vif la sort de l’état contemplatif où elle était suspendue. Elle secoue la tête, cligne des yeux, s’ébroue… Incertaine de quoi faire d’autre, elle part d’une marche hésitante, au hasard.

La ribambelle interminable de ses interrogations reprend de plus belles, occupant toutes ses pensées ; elle ne remarque pas l’ombre étrange qui s’approche peu à peu, jusqu’à la survoler directement.

Soudain, elle se sent happée par les épaules, sa stupeur telle qu’elle n’a pas le temps d’avoir peur. Elle est hissée dans les airs,

Qu’est-ce que ? Deux… bras ? Deux bras musclés m’ont attrapée… !  

La voix tonitruante qui s’exclame au-dessus d’elle achève de l’ébahir :

– Je te tiens !

Alice n’est pas bien épaisse, mais, visiblement, son poids représente un encombrement conséquent pour son ravisseur : il souffle et pouffe et dégringole dangereusement, navigant dans les airs n’importe comment, à tel point qu’elle finit par s’accrocher d’elle-même aux avant-bras trapus qui la retiennent, pour ne pas tomber dans le vide. Ainsi calée, elle se détend un tout petit peu ; son regard s’attarde sur un point qui se rapproche.

Un village ?

A l’horizon, des sortes de huttes rondes, dont les toits en tuiles de bois sombre sont soutenus par des rondins verticaux, se précisent peu à peu.

La ‘chose volante’ commence une descente maladroite. La force qui la maintenait suspendue l’abandonne abruptement et son kidnappeur et elle chutent ensemble, roulant au sol en catastrophe, entre les habitations. La bouche pleine de poussière, les cheveux en bataille, Alice a mal partout et peine à se relever. Elle reconnaît la voix forte qui s’écrie à nouveau :

– Regardez ce que j’ai trouvé ! C’est l’Aïael ! Vite, allez chercher Algor ! Vite, avant que l’Aïael ne disparaisse !

La foule se resserre et une main inattendue se tend vers elle pour l’aider ; elle l’attrape avec reconnaissance. Ses genoux écorchés lui font mal et elle a maintenant très peur ; le geste amical, loin de la rassurer, la pousse au comble de l’incompréhension.

 Qui sont ces gens ? Que me veulent-ils ? Mais bon sang, où suis-je ??

Tout autour d’elle, un cercle de villageois l’observe. Le mot ‘villageois’ lui est venu à l’esprit en référence à des gravures anciennes de villages médiévaux : les enfants sont nus, les hommes et les femmes portent des frusques d’un autre âge. Ils sont tous – absolument tous – blonds. La plupart des hommes sont couverts de poils : entre leurs cheveux longs, leurs barbes et leurs moustaches, on voit à peine leurs visages. Ces buissons de crin abondant sont néanmoins soignés : les barbes sont tressées, les moustaches peignées, les cheveux attachés en sections, comme des fagotins de paille.

On dirait… Des Vikings ?!

L’attroupement se desserre pour laisser passer quelqu’un ; un homme très, très grand. Comme les autres, il ne porte qu’un pantalon bouffant, mais le sien est retenu à la taille par une ceinture d’anneaux de métal au lieu d’une simple corde. Il se distingue aussi par sa coiffe : un casque métallique orné de motifs guerriers.

Arrivé à son niveau, il se baisse et plonge ses yeux d’acier dans les siens en s’écriant :

– Par la Déesse Mère, c’est vraiment l’Aïael ! Préparez-vous à attaquer ! Nous allons terrasser les Rouges !

La foule s’égrène à toute vitesse. Ebahie, Alice assiste à l’envol de plusieurs individus : ils prennent leur élan sur quelques mètres, bondissent en agitant leurs grands bras et partent à planer dans les airs. Il ne reste bientôt plus que trois grands gaillards et Algor, qui escortent vigoureusement Alice à l’une des habitations. Enfermée à l’intérieur, Alice se met à pleurer. La situation sans queue ni tête qu’elle est en train de vivre est bien trop réelle pour être un rêve, alors, comment appréhender un tel retournement ?

Un léger bruissement la sort de son apitoiement : des petits pieds foulent la paille au sol, tout près d’où elle se trouve. Elle se tourne vivement et entr’aperçoit une silhouette ; l’ombre d’un enfant, visible dans les interstices, entre les planches inégales qui composent la paroi de la hutte.

Le gamin est aussi curieux qu’elle : ils s’observent par les fissures silencieusement quelques secondes, tous les deux déconcertés. Alice brise le silence :

– Pourquoi suis-je enfermée ici ?

Le petit fait un bond en arrière, puis revient doucement à son poste, avant de murmurer :

– Tu es l’Aïael… Evidemment qu’on ne va pas te laisser partir !

– C’est quoi, l’Aïael ? Où suis-je ?

– Ben, t’es chez les Jaunes, pardi ! L’Aïael, c’est toi ; tu es La Différente, tu portes bonheur ! Tu vas nous aider contre les Rouges, hein, l’Aïael ?

– Comment ça ‘la différente’ ? Qui c’est, ‘les Rouges’ ?

Le petit garçon fronce les sourcils dans une expression indécise ; il a l’air déçu de l’ignorance d’Alice. Il lui tire la langue avant de partir en courant, au moment où de nouvelles ombres apparaissent derrière le mur de bois mal agencé : Algor et ses guerriers sont revenus.

Alice recule piteusement mais se retrouve vite dos au mur ; il n’y a pas d’issue. Face à sa panique, Algor part d’un grand rire :

– Alors, l’Aïael, on te fait peur ? C’est toi qui va faire peur aux Rouges ! Quelle veine de t’avoir trouvée en premier ! Comment t’appelles-tu ?

Au moment où Algor lui demande son nom, Alice, stupéfiée, assimile enfin qu’ils parlent la même langue, même si les ‘Vikings’ ont un drôle d’accent. Elle leur répond « Alice » d’une toute petite voix, les yeux rivés au sol. Algor descend son visage à son niveau et lui adresse un large sourire, rempli de grandes dents blanches :

– Ah’lyss ? C’est bien trouvé, pour un petit moineau comme toi ! Comme tu ne peux pas voler, je vais t’emmener en vol-faucon jusqu’au front, ce sera plus rapide. Ensuite, je te déposerai, bien en vue, devant les Rouges : il faut qu’ils voient clairement ta belle tignasse de ténèbres ! Ils vont être terrifiés !

S’adressant aux autres, il ajoute :

– Vous, vous resterez près d’elle, au sol, à tous les instants. Il ne faudrait pas que les Rouges nous volent notre Aïael !! Dites aux autres que nous attaquerons en vol-chouette dès notre arrivée sur la ligne de front. Accompagnés d’Ah’lyss, notre diversion les déstabilisera tellement, que nous passerons au travers de leurs défenses comme dans du beurre.

Vol-faucon ? Vol-chouette ? Comme si ‘vol’ tout court n’était déjà pas assez incongru…

Algor ne perd pas de temps : à peine sa phrase terminée, il attrape les épaules d’Alice et bondit dans les airs. La force de sa poussée les élève directement de quelques mètres. De là, il se laisse porter par le vent comme un planeur.

Clairement, il maîtrise son vol beaucoup mieux que son transporteur précédent ; Alice se sent presque en sécurité. De leur position, à seulement quelques mètres du sol, ils frôlent les arbres et glissent agilement entre les toits des constructions, avant de prendre une grande accélération en ligne droite, une fois revenus au-dessus du grand pré qui semble sans fin.

Le reste des guerriers, les ‘Jaunes’, les encadrent à gauche et à droite. Ils se sont parés pour la bataille : peintures et ornements brillent somptueusement. Alice se surprend à les trouver étrangement beaux.

Glorieux et impressionnants, comme une improbable volée de faucons géants.

Soudain, un point apparaît sur l’horizon. L’instant lui rappelle tellement son arrivée au village des Jaunes qu’Alice a l’impression qu’ils sont revenus en arrière. Mais, non : il s’agit bien d’un autre bourg. Comme Algor l’espérait, ses habitants sont pris par surprise : femmes et enfants courent dans tous les sens pour prendre abris dans les constructions, qui sont troublantes de similitude avec celles des Jaunes. Les guerriers Rouges lèvent le poing au ciel vers leur ennemi, en lançant leurs cris de bataille.

Après avoir fait un cercle complet au-dessus du petit hameau, Algor et ses combattants viennent se poser à une vingtaine de mètres de l’orée du village. Plantés là dans tout leur panache guerrier, ils attendent, provocateurs. Alice a l’impression de voir des étudiants, satisfaits d’avoir monté une blague particulièrement astucieuse, attendre anxieusement de voir leur victime tomber dans le panneau.

La guerre la répugne, pourtant, aujourd’hui, elle ne ressent pas son aversion habituelle. Elle est curieuse de voir la suite.

Les ‘Rouges’ ne les font pas attendre. Ils arrivent en masse, superbes dans leur outrage, avançant comme un seul homme jusqu’à se planter en face des Jaunes ; seuls quelques mètres les séparent.

Comme Algor l’a exigé avant leur départ, Alice est gardée de près : encadrée de trois grands Jaunes, elle doit se pencher et tordre son cou pour arriver à voir la scène, de derrière la hanche de l’un d’entre eux. Les chevelures, barbes et moustaches rouges et oranges des ‘ennemis’ scintillent au Soleil comme des flammes et un éclair de réalisation la cloue sur place.

Ils sont tous roux ! ‘Les Rouges’ contre ‘les Jaunes’… C’est la guerre des roux contre les blonds !

Quelques secondes lui suffisent pour compléter sa pensée :

Et moi… Avec mes cheveux et mes yeux noir de jais… Je suis ‘La Différente’. Bon sang, je suis pour eux une anomalie porte-bonheur !

Son raisonnement est coupé court par des dizaines de cris aux consonantes inhumaines, qui retentissent dans les deux camps : le début de l’affrontement a sonné ; les Vikings se jettent les uns contre les autres.

Il ne reste plus autour d’elle que les trois molosses, sa garde personnelle. Ils se sont écartés pour l’exhiber aux Rouges et plus rien n’obstrue sa vue : elle ne perd pas une miette de la première vague d’attaque. Cette échauffourée n’a rien à voir avec ce à quoi elle s’attendait ; elle est stupéfiante.  Alice reste bouche bée quelques instants, son cerveau incapable de traiter les images qu’il reçoit.

Les Vikings blonds et roux se sont distribués systématiquement l’un en face l’autre. Ils bombent le torse et se regardent en grimaçant un moment, puis s’élancent à l’unisson dans un saut vertical, pédalant énergiquement dans le vide jusqu’à arriver à quelques mètres de haut, pour retomber les poings en avant et marteler leur adversaire. Elle est soulagée de voir qu’ils n’ont pas d’autres armes que leurs bras massifs.

Remarque, l’un de leurs bras pourrait être deux de mes cuisses…

Fascinée, elle regarde leur drôle de danse guerrière, incapable d’en détourner son regard. Les grands coups de pieds effrénés qu’ils donnent dans le vide pour prendre de la hauteur, tout en restant sur place, ont quelque chose de terriblement comique, malgré la contenance franchement effrayante des Vikings. On dirait…

On dirait le vol nuptial d’un oiseau bizarre… On dirait des chouettes !

Son discernement lui amène un sourire :

Mais bien sûr ! Le vol-faucon et le vol-chouette… Le vol-faucon, c’est pour couvrir les distances. Le vol-chouette, c’est pour se taper dessus ! Oh, ils sont poilants, ces Vikings !

Son amusement est vite interrompu par ses trois gardiens, qui lui tournent subitement le dos pour faire face au danger. Ils se rapprochent d’elle en formation d’étoile, les poings serrés et les jambes fléchies : l’ennemi les a encerclés. Alice ressent pleinement leur force énorme alors qu’ils se préparent à attaquer. Elle pâlit ; ses jambes faiblissent.

– Ils t’ont repérée, l’Aïael… Attention, reste à l’abri derrière nous !

Dans un grand hurlement sauvage, trois Rouges tombent littéralement à pic sur les trois Jaunes qui veillent sur elle. Une pluie de coups s’abat sur ses gardiens, dont la clameur en retour lui glace les sangs. C’est leur tour de s’élever à grands coups de ruades ; ils retombent comme des massues sur l’ennemi. Dans le chaos de la bataille, Alice se retrouve poussée hors du cercle ; elle tombe à la renverse et rampe loin du combat.

Arrivée à la sécurité relative du grand pré, un peu plus détendue, elle s’assoit dans l’herbe pour regarder la bataille, qui bat son comble.

Quelle vision… Les Jaunes et les Rouges sont bien assortis – ils montrent la même force, la même rage guerrière et la même technique de combat… On dirait la bagarre de deux frères jumeaux, répétée à l’infini. Comment pourrait-il y avoir un gagnant ? Depuis combien de temps cette rivalité extravagante existe-t-elle entre eux ?

Le combat se poursuit longtemps. Le Soleil baisse sur l’horizon, mais les Vikings ne donnent pas signe de fatigue. Personne ne fait attention à elle et elle pense à s’enfuir, mais laisse rapidement tomber l’idée.

…Fuir, pour aller où ?

Désorientée, elle reste plantée là, à regarder ces êtres atemporels tester leur force.

Continueront-ils à se battre après la tombée de la nuit ?

Sa question silencieuse reçoit une réponse assourdissante : Algor a assommé le chef des Rouges, les cris de victoire des Jaunes font trembler la plaine. La bataille est finie.

Curieusement, il n’y a pas de rancœur : les Vikings des deux camps se donnent l’accolade, rigolards, avant de repartir chacun de leur côté.

Le chef des Jaunes et son escorte arrivent devant Alice, essoufflés, couverts de sueur et de poussière, meurtris par les coups, mais arborant tous un large sourire :

– Merci, l’Aïael ! C’était un beau combat. Grâce à toi, nous avons gagné ! Je suis heureux de voir qu’en plus, cette fois-ci, tu n’as pas disparu avant la fin. C’est gentil d’être restée !

Ces mots transportent Alice, qui reste un moment silencieuse à réfléchir.

– Tu veux dire que… J’aurais pu partir ? Dis-moi, Algor, vous le trouvez souvent, l’Aïael ?

– Ben, en voilà une question, Ah’lyss ! Parfois, nous le trouvons ; et parfois, ce sont les Rouges qui le trouvent ! Ensuite, nous nous battons et c’est ceux qui ont l’Aïael avec eux qui gagnent.

– Tu parles comme si vous ne faisiez que ça… Que se passe-t-il dans le reste du monde ? Que font les autres tribus ?

– Le reste du monde ? De quoi parles-tu ? Il n’y a que nous ici, les Jaunes et les Rouges. Et oui, nos deux camps guettent pour trouver l’Aïael en premier, pour gagner la bataille. Ensuite, on festoie, puis on recommence ! C’est là l’ordre des choses.

– Et… il y a beaucoup d’Aïaels ?

– Je ne saurais pas te dire précisément, mais oui, un Aïael passe presque tous les jours. La vie serait bien triste autrement, tu ne penses pas ?

– Mais alors… Pourquoi suis-je encore là ?

– Ah ça, je ne sais pas, Ah’lyss. Peut-être que tu vas rester et qu’on a déjà notre Aïael pour demain ! Ce serait un sacré bonus ! Maintenant, rentrons, il est temps de donner la bonne nouvelle aux femmes, qu’elles nous préparent un festin !

Le grand Algor prend son envol et attrape Alice au dernier moment, calant sa petite taille dans le creux de son coude. Les Jaunes le suivent, certains, un peu amochés, voletant maladroitement.

Au village, les Vikings s’affairent aux préparatifs pour la soirée ; le Soleil s’est couché, il y a beaucoup à faire pour célébrer dignement la victoire. Alice reste seule, désemparée.

Pourquoi est-ce que je ne suis pas repartie, moi ?

Elle enfonce distraitement ses mains dans le poches et –

Ah, tiens ! Le gobelet de la machine à café…

Elle sourit en repensant à son bureau, à la hantise qu’elle ressentait ce matin à l’idée d’affronter son dernier jour, maintenant lointaine comme un mauvais rêve. Pensivement, elle tire sur les bords enfoncés du petit gobelet en plastique pour le remettre en place.

Un Vendredi 12, parfaitement inoffensif… Un pauvre bureau tout ce qu’il y a de plus commun. Qu’est-ce que j’aimerai y retourner !

Le gobelet émet un petit ‘clac’ en reprenant sa forme originale. Elle est contente du résultat et, satisfaite, relève la tête pour voir où les Vikings en sont dans leurs préparatifs. Mais quelque chose ne va pas : tout est sombre, il n’y a plus un bruit.

Son affolement croît plus vite qu’elle ne le voudrait : elle se lève d’un bond et commence à tâtonner autour d’elle. Son mouvement déclenche le capteur qui met en route le minuteur de la lumière de la cuisinette. Le néon grésille en éclairant la pièce, mise à nu par la lumière trop vive.

Au même moment, Anton fait irruption dans les lieux. Son grand collègue hollandais s’arrête net en la voyant, debout, comme pétrifiée devant la machine à café. Son accent retentit haut et fort dans la petite pièce silencieuse :

– Ah’lyss ! Comment vas-tu ? Tu es blanche comme un linge… Allez, dépêche-toi, tu vas être en retard pour la réunion d’équipe ! C’est ta dernière, non ? Je suis sûr que tu ne veux pas en manquer une miette…

Il lui adresse un clin d’œil complice en attrapant un gobelet de café. Sa barbe et ses longs cheveux blonds rassemblés en queue de cheval semblent presque blancs, sous l’éclairage clinique du tube luminescent.

 

 

Envoi du manuscrit

J’ai envoyé une première fois le manuscrit à la poignée de maisons d’éditions françaises qui  éditent de la science fiction. C’était début 2014, nous étions aux Etats-Unis et Cosmogonies se présentait alors encore en trois tomes ; j’ai donc envoyé le premier livre seulement. J’en ai passé des heures à la boutique d’impression ouverte 24h/24h de notre petite ville au Colorado ! Mes visites à la poste m’ont coûté une fortune en envois internationaux.

Tous les éditeurs que j’ai contactés m’ont répondu cordialement, mais personne n’a pris le manuscrit, car “s’engager sur une trilogie écrite par un auteur inconnu n’est pas une bonne idée, commercialement”. Deux amis critiques littéraires français m’ont confirmé ce fait : ma trilogie n’avait aucune chance à ‘l’édition traditionnelle’, à moins que j’aie “des contacts dans le milieu de l’édition française”. Pour moi, qui venais de passer  17 ans à l’étranger et qui n’étais même pas en France, ces ‘contacts dans l’édition française’ n’existaient pas.

Très bien. J’ai donc passé quelques mois à réécrire le livre en un seul tome. Nous sommes rentrés en France en milieu 2014 et je l’ai reproposé, sous sa forme actuelle, à peu de choses près. Cette fois-ci, j’ai eu une paire de réponses positives. J’étais si excitée !!

Malheureusement, après avoir étudié les termes des contrats proposés, j’ai abandonné l’idée : être édité dans ces conditions était tout simplement une farce.  On me demandait de céder l’intégralité des droits, de participer indirectement  aux frais d’impression et d’être heureuse avec moins de 5% de marge éventuelle, reversée une fois par an sans que je n’aie aucun moyen de vérifier le nombre de ventes. La version numérique du livre serait proposée à un prix complètement hallucinant, sur lequel je n’avais pas mon mot à dire. J’aurais dû accepter tout cela pour l’impression de seulement 2000 exemplaires, accompagnés d’un plan de comm tristement standardisé,  auquel personne n’aurait pu croire – même pas moi, qui suis pourtant du genre positif à voir le bon dans chaque chose.

Bref, j’ai été déçue. Mes circonstances personnelles en ont rajouté une couche : mon nouvel emploi français m’a engloutie toute entière. A la merci d’un burn out (qui a fini par arriver, mais cela est une autre histoire), j’ai dû mettre en suspens mes efforts de publication jusqu’à être en mesure de m’en occuper vraiment.

Mais je n’ai jamais abandonné. Dès que le moment propice s’est présenté, sous la forme d’une rupture de contrat avec mon employeur, j’ai repris les rênes du projet en main, cette fois-ci en étudiant sérieusement l’auto-édition. J’avais déjà compris que c’était ma meilleure piste pour publier Cosmogonies dans son intégralité, sans le livrer comme un objet sans âme à un ‘éditeur’, qui n’y a sans doute jamais rien vu d’autre qu’une opportunité de faire trois sous.

J’ai choisi la plateforme Lulu.com, car elle avait déjà servi de tremplin à plusieurs amis auteurs indépendants dont je respecte le jugement et admire le travail. J’ai préparé inlassablement mes fichiers pour fignoler la mise en page du texte. J’ai trouvé le modèle idéal de mon héroïne pour la couverture et elle a gentiment accepté de poser pour Cosmogonies devant l’aéroport de Marseille Provence (Merci Nanou !). J’ai demandé l’aide d’un ami photographe pour la photo (Merci Patrick!). J’ai écumé les archives de la NASA pour trouver une image de notre étoile, le Soleil, qui conviendrait. Enfin, j’ai recruté un ami graphiste pour mettre le tout en forme (Merci Didier !).  Ensuite, je me suis lancée dans la fabrication d’une variété de formats numériques, quelque chose de complètement nouveau pour moi.

En quelques mots, ce fut une période d’apprentissage en accéléré du monde de l’édition, ce monde mystérieux qui m’avait toujours un peu effrayée. Mais la joie de cette collaboration, un véritable travail d’amour, a été plus forte et a renversé tous les préjugés, tous les à priori qui auraient pu encore me retenir. Je le savais déjà mais je l’ai ré-appris : l’appréhension est toujours un peu la même à chaque fois que l’on entreprend quelque chose de nouveau et la satisfaction à l’arrivée est toujours la même aussi. En quelques semaines, le dragon a été dompté ;  en Octobre 2016, j’ai reçu le premier ‘exemplaire test’ à revoir.

Une grande joie, un sentiment de réussite incomparable s’est emparé de moi. Cosmogonies, le livre, était prêt ; prêt à être partagé.

Je lui ai alors créé une page Facebook et un compte Twitter, une plateforme complètement nouvelle pour moi. Et j’ai commencé à parler de lui… Quelle joie de rencontrer d’autres auteurs indépendants, de voir tant de talent, tant d’énergie créatrice ! Quel bonheur de sentir l’enthousiasme de tant de lecteurs, de blogueurs et de blogueuses passionnés ! J’ai été aspirée dans un monde merveilleux, peuplé de gens qui sont sur la même longueur d’onde et dont le support créatif m’a donné chaud au cœur.

Je n’ai pas trouvé d’éditeur, mais j’ai trouvé une famille. L’auto-édition est la plus belle chose qui aurait pu arriver à mon livre, à moi, à tout auteur qui aime son œuvre.

Peu à peu, je vois la communauté Cosmogonies grandir et son histoire extraordinaire, qui m’a pris tant d’années à écrire, être partagée. Je sais que ce ne sont que les premiers pas… la suite, nous la verrons ensemble !

LIVRE

Le Noël de Cosmogonies

 

 

 

Je ne sais pas de quoi notre futur sera fait, mais je peux vous parler de la fin d’année 2020. Plus précisément, du 24 Décembre 2020. Ce soir-là, à Paris, il neigera plus que de coutume. Un jeu télévisé hilarant passera sur la dix-septième chaîne vers 23 heures, si ça vous dit. Toute la patrie sera à la fête, au moment… des faits.

Qui aurait pu imaginer les évènements extraordinaires qui secoueront notre bonne vieille Terre en ce terrible 24 Décembre 2020 ? Et surtout, comment en arriverons-nous là ??

Cosmogonies nous décrit en détail l’arrivée, mais pas le point de départ. Le point de départ de cette situation qui semble sans issue au 24 Décembre 2020, c’est maintenant ; c’est aujourd’hui : c’est fin 2016.

La fin d’année est une période de bilan, une période de réflexion, alors,  profitons-en pour  cogiter quelques instants sur notre réalité. Car notre réalité nous appartient : il ne tient qu’à nous de la changer, pour le meilleur, ou pour le pire.

 

 

En fin d’année 2016, nous sommes trop nombreux à essayer de penser le moins possible ; à nous dépêcher de passer dans la rue en ignorant le plus possible les inconnus grelottants croisés sur notre chemin. Nous nous souhaitons ‘Joyeuses fêtes’ plutôt que ‘Joyeux Noël’, pour rester le plus neutre possible : on fait tout pour éviter le faux pas de l’allusion à une religion.

Et pourtant, au-delà des cultures et des religions, nous sommes tous pareils !

Reprenons les rennes de nos vies, nous sommes tous responsables de nos trajectoires et de toutes les vies que nous touchons, de près ou de loin, directement ou indirectement. C’est l’un des grands messages de Cosmogonies.

 

 

Dans Cosmogonies, juste un poil dans le futur, au moment de Noël 2020, ce n’est pas une attaque terroriste qui vient mettre en question notre futur à tous ; c’est l’amalgame de toutes les actions de chacun d’entre nous. Ce Noël-là, c’est le moment où les conclusions de nos actions, qui s’ébauchaient jusqu’alors dans l’ombre, entrent en lumière et prennent soudain toute la place. Ce Noël-là, ce n’est pas une fête religieuse. Ce n’est même pas une fête. C’est un soupçon de quiétude, avant la tempête.

Heureusement pour nous tous, il nous reste encore quelques années avant d’y être. S’en sortent-ils, dans Cosmogonies ? Aujourd’hui, que pouvons-nous faire, pour être dans le vrai ? Le message d’espoir du livre retentit haut et fort jusque dans notre réalité : écoutez le chant de votre âme.

 

 

En cette fin d’année 2016, serrez fort ceux que vous aimez dans vos bras. N’attendez plus : le temps passe trop vite… 2020 arrivera dans un instant. Tendez une main amicale aux inconnus, osez aborder les plus démunis pour leur venir en aide, pour leur offrir ne serait-ce qu’un sourire, une marque de reconnaissance de leur humanité, qui est la même que la vôtre. Réalisez que tout ce que vous faites, tout ce que vous pensez, a un impact  véritable  sur ce qui vous entoure. Vous n’êtes ni seul, ni impuissant, loin de là !

 

 

Cosmogonies est le récit de chacun d’entre nous, de nos choix et de leurs conséquences ; de notre prise de conscience commune. Quel que soit votre  âge ou vos origines, Cosmogonies vous rassemble autour du meilleur de vous-mêmes.

Je vous souhaite à tous de merveilleuses fêtes de fin d’année, comblées de lumière et d’amour !

Vers un 2017 vécu dans l’harmonie, en pleine conscience.

 

 

Marilyne Walker

 

 

Marie : portrait chinois impromptu

 

 

marie-bureau

 

Marie sort du travail. Elle marche vite et ses talons claquent sèchement sur l’asphalte du centre d’affaires presque désert : il est tard, elle est la dernière à quitter son bureau. Il fait froid à Amsterdam dans ce début d’hiver et la brume se lève ; elle souffle sur ses mains gantées en frissonnant.

Elle s’engouffre dans un passage aménagé entre les bâtiments, vers la lumière trop vive d’un centre commercial. Alors qu’elle ramasse un panier pour transporter ses maigres courses du soir, deux employés du magasin l’accostent en souriant, nullement découragés par le regard noir qu’elle leur lance.

 

  • Bonsoir ! Accepteriez-vous de répondre à quelques questions pour notre grand jeu ‘à la rencontre de nos clients’ ?
  • NON. Prenez quelqu’un d’autre, je suis pressée.
  • S’il vous plaît… Vous êtes la dernière pour ce soir ! Nous vous offrons un bon d’achat surprise pour moins de cinq minutes de votre temps !!

(L’employé de gauche trépigne en agitant une petite enveloppe qu’il tient dans la main. Marie soupire bruyamment.)

  • Bon… moins de cinq minutes alors, sinon je pars et tant pis pour mes courses !
  • Super, merci ! Alors : quel est votre plat préféré ?
  • Euh… et bien… Les croissants fourrés au fromage et au jambon. Faits par ma grand-mère !
  • Le son, le bruit que vous préférez ?
  • Techno !
  • Le son, le bruit que vous détestez ?
  • Clic … cliquetis-clac … clic-clic…

(Les deux employés la regardent sans comprendre)

  • … le bruit d’un clavier d’ordinateur, quoi ! Je passe mes journées à pianoter sur ces machines, ça rendrait dingue n’importe qui…
  • Votre drogue favorite ?
  • Houlà ! Vous êtes sûrs que c’est pour le supermarché votre enquête ? (elle s’esclaffe) Eh bien, pour moi, c’est le vin – d’ailleurs, c’est ce qui m’a motivée à m’arrêter au supermarché à cette heure-ci !
  • Quel homme ou femme choisiriez-vous pour illustrer un nouveau billet de banque ?
  • Ma copine Mélodie. Elle est trop classe !
  • Votre mot préféré ?
  • Allez !!!
  • Le mot que vous détestez ?
  • Mais…
  • La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ?

(Elle roule des yeux, l’air agacé)

  • …mais j’en sais rien, enfin ! C’est quoi cette question ? …En moi ! Je voudrais être réincarnée en moi.
  • Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?
  • Bon, je vous préviens : celle-ci, c’est la dernière ! J’y réponds parce que c’est évident : « Salut ma grande ! Bien joué pendant l’échauffement. Maintenant tu continues tout droit, première porte à gauche pour le deuxième niveau ».

 

Les deux employés se regardent, incertains. Marie profite de leur instant de surprise pour chiper le bon d’achat de la main du jeune homme et l’agite sans se retourner en signe d’au revoir. Elle passe les tourniquets du magasin et disparaît dans les rayons.

 

 

bijlmer

 

 

Premier Chapitre

chapitre-1-cosmogonie

L’esprit du voyage

 

Londres, 9 Décembre

 

Un autre aéroport. Une autre attente dans un couloir de débarquement, fabriqué en papier mâché, trop étroit pour laisser circuler plus d’une personne : embouteillage ; étranglement. L’air blasé, Mélodie prend sa place dans la queue.

A l’atterrissage de ce vol transatlantique 3160 en provenance de Vancouver, la foule s’est machinalement distribuée en deux tribus : les voyageurs seuls et les autres. Elle fait partie de la première catégorie.

Le grand troupeau qui ne beugle pas descend, un par un. Isolée dans sa bulle de musique privée, Mélodie observe les petits groupes, en effervescence à l’arrivée.

Elle est fatiguée, le corps en pièces, la tête à la fois vide et encombrée – mais soulagée.

…Londres. Retour à la case départ.

Sous l’effet grisant de son changement de destination de dernière minute, elle n’a pas dormi un instant durant ces dix heures de vol. Elle s’est plongée avec bonheur dans l’univers réduit de l’avion, buvant les mini-bouteilles de vin, dévorant les mini-snacks, hypnotisée par le mini-écran fixé au dos du siège devant elle.

Engourdie par la fatigue, embrumée par l’alcool, elle ressasse ses derniers jours à Vancouver.

Tout s’était pourtant si bien passé… Ma toute première expo multimédia, un vrai succès ! J’étais tellement contente ! Jusqu’à ce que cette inconnue, cette vieille hippie désaxée, vienne me mettre la honte devant tout le monde…

Je n’arrive pas encore à croire que cela m’ait retournée au point de changer mon vol de retour pour venir ici, à Londres, au lieu de rentrer chez moi, à Amsterdam. Encore une décision prise sur coup de tête… Certainement pas la dernière.   

Cette pensée fait danser un sourire léger sur ses lèvres, pendant que son corps avance en pilote automatique. Entravée dans sa progression par le rythme lent et balourd de la foule des passagers, elle se traîne vers la sortie, remorquant avec difficulté ses bagages derrière elle. Trois sacs à roulettes et son sac à main en bandoulière : elle est encombrée au maximum.

Oh la la… VITE, UNE CIGARETTE !

Elle ne remarque pas les regards qui se posent clandestinement sur elle, ces yeux qui la convoitent ou qui l’envient à la sauvette. Ses cheveux caramel hirsutes et son visage fatigué sans trace de maquillage n’arrivent pas à entraver sa beauté naturelle. Sa tenue de voyage, un vieux jean sale et une veste polaire trop grande pour elle, ne cachent pas assez bien l’équilibre troublant de son corps svelte. Sauvageonne, indisciplinée ; une reine sans royaume.

Elle dépense une quantité colossale de calories dans ce processus de sortie, mais parvient à arriver à l’extérieur de l’aéroport avant les autres. A peine dehors, elle s’assoit lourdement sur la bordure métallique d’un casier à chariots.

Ses bagages s’écrasent au hasard autour d’elle sans qu’elle n’y prenne garde : son attention est absorbée toute entière à extraire un paquet de son carton de cigarettes ‘duty-free’ tout neuf. Sa cigarette enfin allumée, elle exhale voluptueusement plusieurs nuages de fumée bleue, satisfaite. Malheureusement, cet instant de répit est vite troublé par une sale petite voix dans sa tête ; une petite voix qu’elle connaît bien.

Tu es revenue à Londres, pour chercher à savoir, pas vrai ? Mais tu n’auras jamais le courage … Comme d’habitude, tu t’es donnée les moyens d’agir, mais tu ne vas rien en faire.

Elle regarde au loin, laissant jacasser la voix malvenue : elle sait qu’elle finira par se taire, si elle l’ignore complètement. Quelques cigarettes plus tard, sa voix rauque retrouvée, elle se relève en toussotant, direction le bureau d’information de l’aéroport d’Heathrow.

Il n’est même pas encore neuf heures ; je vais attendre jusqu’à midi avant de tenter un appel. Pourvu que les potes soient là !

Son portable est déchargé depuis presque deux jours. Elle localise une prise à l’intérieur, branche son téléphone, puis s’écroule contre le mur adjacent les yeux fermés.

Il n’y a pas le feu au lac.

***

A midi tapant, sa contenance passe de léthargie à frénétisme en un quart de seconde. Un grand sourire s’affiche sur son visage à la pensée de parler à son vieil ami de fac, Patrick ; mais son portable émet un son désapprobateur et lui transmet une messagerie vocale. Elle tente Pete, puis Oliver, puis Alex… Sans succès.

Pouffant de frustration, elle se décide à appeler sa meilleure amie à Amsterdam : Marie.

J’essayerai les autres à nouveau après. Marie, elle, doit être au boulot : je sais qu’elle répondra.

Et elle n’est pas déçue. Après juste trois sonneries, Marie décroche et lui lance, d’une voix lasse vaguement agressive :

  • Yeah, Marie speaking. Who is this ?[1]
  • Coucou ! C’est Mélodie !

En quelques phrases très colorées, Mélodie raconte sa dernière aventure canadienne et son arrivée impromptue à Londres. Les deux amies s’esclaffent ensemble bruyamment quand tout à coup, Mélodie prend un ton sérieux et lui raconte… l’incident.

  • Alors voilà. Ma démonstration venait de s’achever et je commençais la session questions-réponses. Il y avait une de ces foules autour de l’installation, j’étais si contente ! Et là, une femme s’est approchée. Elle venait du stand d’à côté, intitulé ‘canalisation de l’énergie humaine’ : un montage avec un écran géant et des boîtiers-senseurs. Leur programme déchiffre soi-disant l’énergie des gens captée par les senseurs et décode leur essence immatérielle, qui est alors affichée sur l’écran. On y voyait des formes mouvantes en couleurs. C’était sûrement un simple programme de fractales ; une arnaque de hippie quoi.
  • Voir les âmes des gens ? C’est du grand n’importe quoi !
  • …Elle m’a présenté son petit boîtier et m’a demandé d’essayer son joujou. Evidemment, je savais que c’était du pipeau, mais bon, tu me connais : c’était ma première expo et j’ai voulu faire bonne impression dans la collective. Du coup je lui ai souri et j’ai mis la main dedans.
  • Et…?
  • …L’écran a été court-circuité. Une grande explosion de sons et de lumières a éclaté et leur montage a sauté. Quant à la fille, elle est partie en courant, en hurlant : « Vous n’êtes pas humaine !! ». Les gens qui étaient venus poser des questions sur mon installation étaient consternés. Ça a été

Marie s’insurge, déballant en moins d’une minute un nombre impressionnant d’insultes à l’attention de l’inconnue. Mélodie la laisse épancher son outrage, puis interrompt doucement le flot de grossièretés.

  • Oui… Enfin, je suis contente d’avoir pu t’en parler. Ça m’enlève un poids.
  • Ma puce, ne te laisse pas influencer par ces débiles : clairement, c’est eux qui ont des problèmes, et des gros ! Enfin… Parlons d’autre chose. Tu es libre pour Nouvel An ?
  • Je viens de rentrer, je n’ai encore rien de prévu. Toi, tu fais quoi ?
  • Je pars en vacances en Indonésie ! Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ? J’ai déjà réservé un logement de rêve à Bali, tu n’as que le vol à payer ! Ce serait trop fort !!!

Mélodie ferme les yeux et sourit : « Marie est complètement folle, mais qu’est-ce que je l’aime ! ». Elle imagine le visage plein d’anticipation de son amie à l’autre bout du fil.

  • Je ne sais pas, je vais voir combien il me reste sur le compte. Bali, c’est pas cher, c’est peut-être jouable… Je te dirai le plus vite possible. Mais tout d’abord, je dois trouver un endroit où crécher ce soir.
  • T’inquiète pas, tu connais toute la ville ! Tiens, tu savais qu’Angelo a un nouveau squat ? Appelle-le !

Elles se disent au revoir et Mélodie raccroche, rigolarde. Cet épanchement lui a vraiment fait du bien. Elle tapote un nouveau numéro sur son portable, maintenant chaud et moite. L’appel s’avère fructueux :

  • Angelo ? Hello baby, it’s Mélodie !

En moins de trois minutes de conversation, Mélodie a réglé son problème d’hébergement pour les quelques jours à venir. Elle finit de gribouiller une adresse n’importe comment sur son petit carnet de voyage et se lève, radieuse : direction le Tube, le métro londonien.

La route jusqu’à Brixton, terminus Sud, sera longue. Il lui tarde d’arriver, mais elle ne s’inquiète pas outre-mesure des contrariétés à venir : l’aventure reprend.

C’est tout ce qu’elle voulait.

 

 

[1] Oui, Marie à l’appareil. Qui c’est ?

 

 

Le serment

 

…2010.

Les changements qui avaient timidement commencé à pointer leur nez au début du millénaire se sont affirmés, la métamorphose est complète. La gamine turbulente s’est épanouie en une jeune technicienne qui s’est émancipée : je travaille à mon compte. Je réussis un parcours professionnel périlleux d’habitude réservé aux hommes. Une chose n’a néanmoins pas changé : je chéris toujours ma liberté plus que tout. Et c’est peut-être ce manque d’intérêt pour ma carrière qui l’a mise à ma portée : sans la peur de l’échec, tout est tellement plus facile…

 

easter island

Fidèle à mes passions, je quitte mon contrat chez un gros client pour pouvoir me libérer plusieurs mois d’affilée. La prochaine éclipse totale du Soleil sera sur l’île de Pâques, à 2000km de Santiago, sur la côte Chilienne. Un caillou isolé de 14km de long, perdu au milieu du Pacifique.

De l’autre côté de la planète… J’ai besoin de temps pour m’y rendre.

Une fois encore, mon entourage se désespère, et pour cause : je plaque un job bien payé, que j’aime, et qui de surcroît est situé tout près de chez moi. Pour presque tout le monde, cela n’a pas de sens !

 

eclipse

Je ne suis pourtant ni folle, ni stupide. Je sais bien que je prends des risques avec ma vie. Mais je n’ai pas le choix : je dois me rendre au bout du monde pour assister une fois de plus à la manifestation transcendante de l’alignement des planètes qui nous entourent. L’astre que j’ai baptisé ‘la Mère’, depuis que Cosmogonies s’est installée dans mon esprit, est sur le point de nous jouer sa plus belle farce : cacher son visage à notre vue, nous laissant entr’apercevoir, pendant quelques minutes, l’autre visage de notre monde, ce monde que l’on considère si facilement comme un acquis. Je ne raterais cet instant pour rien au monde.

Mon voyage commence fin mai. Je ne serais de retour à Amsterdam qu’en Septembre.

Évidemment, je me fais un peu de souci, à partir toute seule aussi loin, aussi longtemps, avec presque rien sur moi… et surtout, je m’inquiète un peu du retour. Et si je ne retrouvais pas de travail ? Comment payerais-je mon prêt immobilier ? Que penseront mes parents, mes amis, ma famille…?

Mais quelque chose de magique se passe alors. La guerrière en moi, celle qui m’a causé bien des migraines par ses révoltes perpétuelles, mais celle aussi à qui je dois mon succès professionnel, prend tout à coup le dessus sur ma conscience bien pensante qui-me-veut-pourtant-du-bien. Écrasante, majestueuse, intransigeante, la guerrière,  par la simple force de son arrivée silencieuse, fait taire tous mes doutes, toutes mes peurs, d’un coup. Décourageant d’avance toute repartie, elle tonne dans mon esprit : « fais confiance à ton intuition… comment veux-tu rencontrer ton destin, si tu ne fais toujours que ce que TU penses être approprié ? l’Univers est tellement, tellement plus grand que toi… »

Je me rappelle de cet instant  très précisément. J’étais assise devant la porte d’embarquement pour le premier vol de mon périple. Cette réalisation fulgurante me traversa de fond en comble, la réalisation que j’étais bel et bien en train de suivre  une impulsion qui m’arrivait directement des tripes. Je ne pouvais pas la nier. Et cet appel ne pouvait pas me tromper : ce voyage était à la fois inévitable et extrêmement important.

La sensation de liberté qui m’inonda immédiatement après la formulation de cette pensée est indescriptible – seuls ceux qui l’ont déjà ressentie la reconnaîtrons dans ces lignes. La matérialisation indubitable de la logique de l’univers m’apporta subitement la paix, même si elle me dépassait complètement – une paix couplée d’un enthousiasme à couper le souffle. J’avançais vers ma destinée, vers là où je me sentais appelée si fort. Tout était possible. Tout ce qui devait m’arriver, m’arriverait.

Et je tapais en plein dans le mille.

 

Akahanga

La voyageuse chevronnée que j’étais fut la proie des typhons dans l’abri grotesque de sa petite tente en plastique, rapidement déchiquetée. Les coulées de boue dues aux inondations ravagèrent  les petites constructions brinquebalantes qui  avaient été montées pour un festival prévu pour l’éclipse, qui n’eut jamais lieu.

Mais je n’étais pas seule. Moins d’une cinquantaine d’acharnés venant des quatre coins du monde, comme moi, avaient tout plaqué pour vivre cet évènement : nous formions une drôle de famille universelle, souriants face à la grandeur de l’astre en motion.  Un peu à l’écart de la sécurité relative du petit village d’Hanga Roa, une agglomération de moins de 2000 habitants et la seule ville à proprement parler de l’Ile de Pâques, nous étions prêts.

 

The fifteen2

C’est là, sur la colline verdoyante du vieux volcan éteint, que j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Lui aussi, il avait dû voyager des dizaines de milliers de kilomètres pour arriver à ce bout du monde – bien qu’il fut originaire d’un continent bien lointain du mien.

Ensemble, nous fûmes témoins de l’absolu : le matin de l’éclipse, le ciel en colère s’ouvrit sur un grand ciel bleu. Les Moais, ces statues de pierre énigmatiques gigantesque qui parsèment l’île, semblèrent enfin se réjouir, abandonnant leurs airs sévères. Leurs visages immenses aux yeux crevés  affichèrent alors leur air serein d’origine.

 

Rapa nui 7 back

Nous savions tous que cette paix complétement atypique annonçait la disparition imminente de notre Soleil. Dans ce moment de calme anormal, je sus que j’avais eu raison d’écouter mon intuition. Je me trouvais à l’endroit exact où j’étais sensée être : mon âme chantait d’enfin pouvoir occuper tout l’espace.  Radieuse dans cette nuit passagère, je prêtais l’oreille dans le silence étrange qui m’entourait. Plus fort que tout, je voulais entendre ce que mon âme avait à me dire. Et son message me parvint, clair comme le chant d’un cristal : je compris ce que j’avais à faire dans cette vie.

Je devais rappeler aux humains qu’ils ont tous une âme – et qu’elle est merveilleuse. Je devais écrire et partager Cosmogonies.

 

Anakena

Alors, saisie une fois encore de la joie pure des enfants, dans l’absence de doute et l’infini des possibilités devant moi, je fis le serment que j’écrirais l’histoire qui me tenait tant à cœur. Je chamboulerais encore et encore toute mon existence s’il le fallait, pourvu que j’arrive à la faire exister. Je me le promis – je le promis à l’Univers.

Je rattrapais enfin ma destinée.

Je n’ai pas été déçue. Quelques mois plus tard, nous partîmes en Australie, où nous avons vécu deux ans. J’ai rapidement quitté mon emploi la-bas pour enfin écrire Cosmogonies ; la première version que je produis étais une trilogie – il me fallut 900 pages pour la coucher sur le papier !

Nous nous fiançâmes au Vietnam et nous nous sommes mariés aux États-Unis, où nous avons vécu un an. C’est là que j’ai réécris Cosmogonies en un seul tome, sur les conseils des critiques littéraires. Le destin m’a alors rappelée en France ; je me suis installée en Provence avec mon mari.

Il était temps de publier mon ouvrage.

 

 

Interview de Jog

 studio

(Un érêtien un peu essoufflé apparaît en gros plan sur les écrans et s’adresse avec  enthousiasme à un public invisible)

 

Quelle joie de pouvoir partager l’interview la plus exceptionnelle de l’histoire *EN DIRECT* avec vous tous ! J’imagine que comme moi, vous êtes tous chamboulés d’émotion : nous sommes sur le point de parler à Jog *EN PERSONNE* !!

Je n’arrive pas encore à croire que Jog ait accepté de répondre à quelques questions, ce miracle doit être dû à la présence d’Alias à son bord : *MERCI ALIAS* d’avoir convaincu l’être le plus important de l’Univers à nous parler enfin !!!

 

(le reporter prend un air conspirateur et continue sur un ton plus calme)

 

Comme vous le savez tous, Jog, seul enfant de la Première Mère Modifiée, est l’acteur principal de l’Implantation et de la Réimplantation de chaque Mère : autant dire que sans Jog, il n’y aurait pas de vie dans l’Univers.

Durant les quelques minutes qu’il nous a accordées, nous allons essayer que mieux comprendre *QUI* est Jog.

 

(l’équipe technique s’affaire à l’arnacher à une grosse machine tout autour de lui)

 

Pendant que nous finissons l’installation de mon équipement de protection, je tiens à remercier toute l’équipe du Bureau Central, qui nous a accordé l’usage de son matériel de pointe pour pouvoir établir la communication avec Jog. Évidemment, la *voix* de Jog est tellement puissante qu’elle m’aurait réduit en lambeaux !

Que va donc pouvoir nous apprendre cet être extraordinaire ??

 

(visiblement, le présentateur reçoit un signal ; il acquiesce et son visage s’éclaire d’un grand sourire)

 

Ah ! On me signale que la communication est établie ! Jog ? Nous entends-tu ?

 

OUI

 

(la machine de protection qui l’entoure se renverse, le reporter se retrouve plaqué au sol. Il s’extrait péniblement des branchements)

 

Excusez-moi, j’étais prévenu, mais malgré ma formation préalable et tout cet équipement, ça surprend quand même…

 

(l’air effaré, il appelle les techniciens pour faire plus de réglages sur la machine dans laquelle il est imbriqué tout entier. Il s’y repositionne, ravale son appréhension et sourit de toutes ses dents)

 

Voilà, ce devrait être mieux, merci les gars !

Alors, Jog : Bonjour ! Nous tous Erêtiens te saluons !

 

… (Jog ne répond pas)

 

(Le reporter attend un tout petit peu trop longtemps la réponse qui ne vient pas ; il reprend plus lentement, un peu embarrassé)

 

Très bien… Nous mourons tous d’en savoir plus sur toi, Jog : pourrais-tu nous parler de ton parcours en tant qu’Implantateur ?

 

… (Jog ne répond pas)

 

OK… Désolé chers Erêtiens, je pense que ma question n’est pas assez précise pour Jog. Je vais essayer autre chose.

Jog, comme tu le sais, aucun d’entre nous ne t’a jamais vu : pourrais-tu nous dire à quoi tu ressembles?

 

JE SUIS FAIT DE LA MATIÈRE DES MÈRES. JE M’ASSEMBLE ET JE ME DÉSASSEMBLE SELON LA FORME DES MÈRES QUE JE TRANSPORTE, DONC JE N’AI PAS DE FORME PROPRE.

QUAND JE VOYAGE SEUL, JE SUIS PLUTÔT OVALE, PAR PRATICITÉ.

 

(l’animateur est visiblement soulagé d’obtenir une réponse, il reprend avec enthousiasme)

 

Ah! Très bien! Très, très bien! Certains t’ont surnommé l’être-planète : est-ce dû à ta taille?

 

JE NE SAIS PAS. COMMENT SAURAIS-JE LE POURQUOI DES ACTIONS DES AUTRES?

 

(un peu décontenancé, le présentateur se reprend vite et continue)

 

Bien sûr… Mais tu es immense, n’est-ce pas?

 

POUR VOUS, OUI. J’AI LA TAILLE D’ÉRÊT.

 

(l’interviewer s’étrangle et continue d’une voix trop haut perchée)

 

Erêtiens, vous entendez ?? La taille d’Erêt, notre planète !! Imaginez-vous un être pareil !!!

Jog, raconte-nous : comment arrives-tu à trouver les Mères que nous te demandons d’Implanter, dans l’immensité de l’Univers?

 

J’ÉCOUTE LA MÈRE QUE VOUS AVEZ CHOISIE.

 

Tu … quoi? Je ne comprends pas. Peux-tu élaborer?

 

JE PARLE LE LANGAGE DES MÈRES. LORSQUE VOUS M’ENVOYEZ UNE REQUÊTE-SERVICE POUR IMPLANTER UNE MÈRE, J’ÉCOUTE L’UNIVERS POUR TROUVER SON CHANT.

QUAND JE L’AI ENTENDU, JE ME METS SUR SA FRÉQUENCE, ET J’Y SUIS.

NOUS SOMMES TOUS PARTIE DU MÊME TOUT.

 

(le reporter roule des yeux écarquillés et trépigne, malgré les branchements qui le maintiennent en place)

 

Le ‘langage des Mères’ !!! Erêtiens, c’est incroyable, vous entendez ça? C’est un véritable scoop, qui aurait cru…!!!

Continuons : comment se passe ton implantation avec Alias? Raconte-nous !

 

VOUS M’AVEZ FOURNI DES PARAMÈTRES RIDICULES. LA MÈRE EST TROP ÉLOIGNÉE DE SON OBJET D’IMPLANTATION. DE PLUS, ELLE EST BEAUCOUP TROP LARGE POUR S’Y INSTALLER HARMONIEUSEMENT.

LE BON SENS AURAIT DICTÉ UN CHOIX DIFFÉRENT.

 

(le présentateur grimace, puis émet un petit rire forcé)

 

Eh bien, ça c’est une réponse franche ! Les ingénieurs du Bureau Central, vous entendez ça ? Il faudra faire mieux la prochaine fois !

Donc, tout ce passe bien avec Alias? Comment va-t-il?

 

JE NE SAIS PAS. TOUS SES SYSTÈMES SONT FONCTIONNELS.

 

(à nouveau, le reporter est clairement déstabilisé, mais il se reprend vite et repart de plus belles)

 

Bon, j’imagine que c’est l’essentiel, n’est-ce pas, chers téléspectateurs? Passons à un autre sujet.

Jog, dis-nous : qu’est-ce que tu aimes ?

 

… (Jog ne répond pas)

 

J’imagine que la question est à nouveau trop vague pour Jog, voyons voir…

 

J’AIME… RIRE.

 

(le reporter se détend visiblement)

 

Ah ! Voilà une belle réponse ! Tu aimes rire ?

 

OUI. ALIAS M’A MONTRÉ LE RIRE. J’AIME. C’EST BIEN.

 

Excellent… ! Tout à fait excellent ! Et dis-nous donc, qu’est-ce que tu n’aimes pas, Jog ?

 

VOUS.

 

(cette fois-ci, le reporter est vraiment désarçonné, il bafouille)

 

…C-c-comment ? Que veux-tu dire ? Je…

 

VOUS, LES ÉRÊTIENS. JE NE VOUS AIME PAS.

 

(le service de sécurité arrive en force et déconnecte l’appareil autour du reporter, malgré ses protestations. L’image est interrompue, puis un texte s’affiche sur tous les écrans)

 

« Veuillez nous excuser pour cette interruption, liée à un problème technique.  Nous reprendrons l’émission dans les plus brefs délais. »

 

 

L’Autre Monde

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…2002 : l’année du Rêve. Les choses ont changé, depuis 1989. Je suis partie à l’étranger grâce à mes études. Diplômée d’une université anglaise, je suis complètement anglicisée, après avoir vécu à Londres puis à Manchester.

On m’appelle astralbanana maintenant, sans majuscule. Devenue cadre dans une grosse boîte de consultance en informatique, je m’installe à Amsterdam. En à peine plus de dix ans, j’ai réussi à visiter tous les continents de la planète, sauf l’Antarctique : on est loin de la petite punk en colère dans son bled du sud de la France.

voyagefresque

La richesse de tout ce que j’ai eu la chance de voir et de ressentir lors de mes escapades autour du monde m’a permis d’adoucir les angles, de calmer ma faim pour la rendre supportable. Mon bonheur s’est accru proportionnellement aux points d’interrogation qui s’effacent dans mon esprit. Moins de doutes, moins de peur, plus de calme – mais je cherche toujours ; insatiable.

Un gros problème m’empêche encore alors de me poser : la fatigue. Complètement insomniaque, je dors peu et mal. Je ne rêve pas.

insomniaque

Mais voilà, en 2002, ces faits ont miraculeusement changé.
Cette métamorphose lente  se concrétise à travers l’arrivée inattendue d’un rêve, le premier dont je me rappelle depuis l’enfance. Il  me surprend dans les petites heures du matin. Ce n’étaient que quelques images banales sans queue ni tête – néanmoins, il me fait cogiter pendant des jours. Je n’arrive pas à y croire… Ce premier rêve anodin marque le début de ma vraie vie. Il est suivi d’un autre songe, puis d’un autre, et d’un autre. Mes rêveries s’affirment, s’enchaînent jusqu’à devenir des histoires, qui même sans être cohérentes n’en sont pas moins une source d’émerveillement pour moi.

dreamcatcher

Jusqu’au jour où, enfin, je suis emportée pour de bon, embarquée malgré moi vers un imaginaire qui semble plus réel encore que ma vie éveillée. Mon cerveau me fait le plus beau cadeau qui soit : il ramène pour moi des images fugaces que je n’avais jamais réussi à vraiment saisir avant. En rêve, je revis mon drôle de voyage.
Grâce à ce rêve, l’évènement revient dans tous ses détails, dans toute sa splendeur. Au réveil, je passe plusieurs heures à gribouiller tous les éléments de cette aventure extraordinaire, pour ne pas qu’elle s’échappe à nouveau. Il n’y a aucun doute : il s’agit bien du souvenir de cet univers magique et étrange que j’avais visité malgré moi il y a toutes ces années.

Ilia

Ma rencontre avec celle que j’appellerai plus tard Iesel resurgit comme un Phoenix dont l’envol occuperait soudain tout l’espace et la logique fantastique de l’Autre Monde m’apparaît clairement pour la première fois. Le travail sans âge du Peuple-Araignée, les tintements envoûtants de leurs lianes cristallines apaisant les âmes, les cocons palpitants… Tout est clair : cette théorie complètement inédite répond aux énigmes les plus déstabilisantes du genre humain « d’où venons-nous ? », « que se passe-t-il après la mort ? ». Elle est cohérente et irrationnelle à la fois…

Je n’avais pourtant jamais été intéressée par ces notions et je suis encore moins spirituellement illuminée d’une quelconque façon que ce soit. Pourtant, en 2002, je ne peux pas m’empêcher de me demander : se peut-il que cette histoire soit vraie ? Se peut-il que…?

Bien vite, je comprends que cela n’a aucune importance. Cette histoire existe, elle vit de son propre aloi : je ne peux pas l’ignorer. Devrais-je essayer d’en parler autour de moi ? Je ne suis pas encore prête.

Rassurée par cette constatation libératrice, je décide de garder cette  découverte pour moi. Dès lors, je peux m’en rapprocher sans risque. Fascinée par ses possibilités infinies, j’entreprends de lui construire une ‘maison’, une structure, qui lui donnera un début et une fin, qui donnera une chance à ces concepts étranges de s’exprimer, à travers la progression d’une légende.

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Ainsi naquirent les Mères. Ce ne fut pas difficile : il me suffit d’écouter l’écho de l’Autre Monde, pour découvrir la trace de son origine. Cette intuition, doublée de ma passion pour l’astre solaire et les éclipses, que je n’ai cessé de suivre toute ma vie, provoque un amalgame instantané et éloquent. Les Mères, bien sûr !

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Satisfaite de l’ordre cosmique sublime que ces quelques pièces représentent une fois assemblées, je suspends l’histoire, que j’appelle alors encore simplement ‘Les Autres Mondes’. Les années passent et je la regarde tendrement de temps en temps, comme on regarderait une œuvre d’art cachée dans les oubliettes. Elle était là seulement pour moi, et pour cause : j’avais encore du mal à l’articuler.

Mais l’histoire m’aspire, encore et encore, dans son univers fabuleux. Les principes d’implantation et de réimplantation, ainsi que Jog et son rôle essentiel, germent insensiblement dans son esprit. Puis, l’odieuse machination des Erêtiens vient mettre en péril cette harmonie universelle.

jog

Le mythe prend lentement place dans son esprit. Pourtant, elle est encore impossible à raconter ; il me manque un aspect essentiel. Il me manque un émissaire humain. Mélodie s’impose alors, demandant haut et fort d’être sélectionnée pour cette mission capitale, hors du temps et de l’espace.

Jubilante, je m’empresse d’accepter : Mélodie est parfaite.

 

couv digit final

 

Dis-moi d’où tu viens et je te dirai qui tu peux être

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Que vous vous soyez ou non sciemment posés la question ‘d’où venons-nous ?’, vous avez tous une réponse, en laquelle vous avez choisi de croire – ou pas !
Que ce soit la genèse de la Bible, la légende de l’œuf cosmique, l’Arbre-Monde sur lequel reposent les neuf mondes – nous avons tous entendu au moins une histoire de création du monde.

 

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Ce sont ces croyances ancestrales, les cosmogonies, qui se rattachent à nos sociétés et font partie de nos cultures. Les différentes morales qui sont embarquées dans les récits cosmogoniques façonnent les valeurs fondamentales de chaque groupuscule humain, de chaque société. On ne s’en rend pas compte, on n’y pense pas, mais elles sont là, en toile de fond. Elles nous définissent, insidieusement, mais indubitablement.

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Alors,  ‘qui sommes-nous?’

Les sociétés traditionnelles ont défini chacune leur propre cosmogonie, pour que le groupe d’humains qui la compose ait une ébauche de réponse à cette question. Pour qu’ils en découlent quelques valeurs basiques, globales à leur groupe et certainement nécessaires, du moins aux premiers humains, pour pouvoir avancer, sans buter sur le trou que l’absence de vraie réponse à la question présente.

 

Mais ces acquis ancestraux véhiculent aussi, à mon sens, deux défauts inhérents.
Ce sont eux que j’ai cherché à détourner en écrivant Cosmogonies.

 

Tout d’abord, le morcèlement de notre espèce. Ces visions disparates nous divisent trompeusement en groupuscules sociétaires, alors qu’aujourd’hui plus que jamais, nous devrions tendre vers l’unité.

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Ensuite, l’absence de questionnement. S’il était nécessaire aux premiers Hommes pour leur permettre de focaliser sur les aspects concrets les plus pressants de leur évolution, ce vide est aujourd’hui franchement contre-productif : nous avançons comme des machines, sans prendre le temps d’observer autour de nous, sans plus nous poser de questions fondamentales et vitales.

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Avec Cosmogonies, j’ai voulu rouvrir le débat des origines et surtout de l’avenir des peuples.

 

Pour pouvoir nous unir tous, dans la définition de ‘qui sommes-nous?’, j’ai imaginé une cosmogonie universelle, qui s’appliquerait non seulement à tous les humains, mais aussi à chaque être vivant dans l’univers. Libérés des différences culturelles qui nous ont été léguées à travers notre héritage communautaire, il devient possible de réfléchir à ce ‘qu’être un humain’ signifie vraiment.

 

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Ce livre, c’est ce récit même. C’est ‘Cosmogonies’, au pluriel, car l’histoire englobe toute société, tout groupement d’individus, dans un seul et même mécanisme de création.

A travers les aventures des personnages principaux, j’ai transposé la découverte de ce mécanisme universel dans des yeux d’humain, d’extraterrestre et même d’un être-planète omniscient, pour que nous puissions suivre leurs éclairs de compréhension respectifs et partager leurs découvertes, de leurs points de vue différents. Pour que nous puissions tous en dériver nos propres conclusions, en toute sécurité, sans être bloqué par nos propres croyances, nos propres cultures, nos propres acquis.

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Je suis convaincue que notre monde n’est pas perdu : il est à l’aube de sa propre renaissance. Il ne tient qu’à nous de lui insuffler l’énergie dont il a besoin pour prendre son essor.
Ce livre est construit sur un message d’amour universel qui apporte une onde positive et, je l’espère, constructive, en fournissant un terrain propice à la réalisation et à la prise de responsabilité

Bienvenue dans Cosmogonies, un roman extra-ordinaire, conçu sur une échappée imaginaire obligatoire, où tout est nouveau, rien n’est acquis, tout est à découvrir.

 

 

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Un drôle de voyage

 

Fin des années ’80.

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Un après-midi sale de pluie intermittente s’achève, trop lentement. A côté du collège, une petite bande d’adolescents se rassemble sur le parking ; les cours sont finis mais ils restent sur place, attendant les derniers retardataires. Ils s’embrassent, ils gesticulent, ils gueulent inutilement fort pour se faire remarquer – ce n’est pourtant pas nécessaire, leurs accoutrements hurlent pour eux. Leurs cheveux arc-en-ciel sont trop longs, rasés, ou encore remontés à la colle à bois dans des tentatives de crêtes.

Ils se sont identifiés Punks et les notes désaccordées de leurs groupes favoris s’élèvent d’un petit walkman à cassette détraqué que l’un d’entre eux a posé sur la murette des marches qui mènent au parking, claquant en un staccato désagréable. Leur amplificateur déglingué est prêt à rendre l’âme, mais le walkman gueulant à fond les slogans politiques de leurs idoles est clairement entendu.

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Je suis là, appuyée à la murette. Je me fais appeler Triki.

En réalité, la politique n’intéressait aucun d’entre nous, même si à l’époque, nous pensions tous le contraire. On était juste jeunes – très jeunes – et un peu déboussolés  dans notre  effort à devenir des adultes. Si la scène avait lieu aujourd’hui, la petite bande serait peut-être composée de rappeurs. Ou d’autre chose. Cela n’a pas d’importance : toute rébellion induit la même émotion de colère dans la révolte qu’elle implique. Et révoltés, ça, on l’était.

Une fois au complet, on a traîné les savates lourdes de nos grosses godasses vers le ‘C.E.C.’ : le Centre éducatif et Culturel de notre petite ville. Même sous les supplications les plus désespérées de nos parents, on n’y aurait jamais mis les pieds… Mais ce soir, c’est la fête : un petit groupe local va jouer des reprises de nos groupes préférés dans la salle polyvalente. L’anticipation nous rend fébriles – on rit plus fort que d’habitude, nos gestes bien trop expansifs pour les rares passants qui croisent notre chemin.

« Ca y est, on y est, on y est !!! »

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On s’amalgame à la suite d’une trentaine de personnes qui sont déjà devant la porte. Poussant devant, se tirant les uns les autres, on finit tous pêle-mêle à l’intérieur, au moment où la boîte à rythme commence son martèlement. Instantanément survoltée, la foule de jeunes hurle à tout rompre ; ils se bousculent, ils frappent : un pogo endiablé s’en suit, au grand dam de la ‘sécurité’ – deux employés du centre, qui sont immédiatement dépassés par les évènements.

Le groupe les encourage : « allez ! lâchez la rage, pétez la cage !! faut qu’on nous entende ! »

La nuit avance vite ; le voisinage se plaint, le ‘concert’ fait beaucoup trop de bruit. Les deux internes sensés assurer le bon déroulement des évènements paniquent : ils appellent la police. Un camion arrive, sirène hurlante ; à peine arrêté il vomit une poignée de policiers qui prennent la salle d’assaut. La cohue qui s’ensuit est indescriptible : tout le monde court dans tous les sens, les gens se marchent dessus pour arriver à la seule porte de la salle – mais la fuite semble impossible : « putain, les flics font barrage ! »

Les aspirants punks crient des injures à l’envahisseur. Quelques échauffés attaquent les policiers, permettant à une poignée d’ados derrière eux de s’enfuir alors que le flot continue de pousser désespérément vers la sortie.

J’ai réussi à passer. Je suis à dix mètres de la porte, côté liberté, quand un bruit inattendu me surprend : « clang – pschhhhh… ». C’est une bombe lacrymogène qui siffle, déversant son contenu dans l’obscurité.lacrymo_bw

Le gaz me frappe de plein fouet. Je porte des lentilles de contact et mes yeux se transforment instantanément en deux puits de flammes ; la douleur insupportable empire encore quand j’essaie d’arracher les lentilles avec mes doigts, eux aussi couverts du poison gluant. Je sens mon cœur qui bat à tout rompre et je n’arrive plus à respirer. Je perçois à peine ma dégringolade des quelques marches devant la salle et je m’écroule, asphyxiée.

Le grand noir est enveloppé dans un grand silence. Des années ou des secondes passent – ça n’a pas d’importance, le temps n’existe pas ici. Une faible lumière jaune éclaire soudain l’endroit où je me trouve ; on dirait la lumière d’un feu de camp, mais il n’y a pas de feu : c’est l’objet central, un cristal gigantesque, qui éclaire doucement la grande grotte  où je me trouve.

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Une grande figure noire se tient appuyée à une petite construction hexagonale lumineuse. Je me déplace lentement vers elle et j’ai l’impression de flotter, tant mon mouvement est svelte ; rapide. L’être se retourne dans une cascade de sons cristallins et ses yeux immenses sans pupilles me subjuguent d’emblée : je ressens un calme immense dont je n’ai jamais fait l’expérience avant. Le visage sans nez ni bouche semble sourire à ma confusion et l’entité penche sa tête couverte de lianes cristallines, qui s’entrechoquent et reproduisent à nouveau les sons purs que j’ai entendus quand elle s’est retournée.

Ce ne sont pas des sons. C’est un langage. Que je comprends…

Elle pointe l’un de ses quatre bras vers la construction hexagonale et je jette un coup d’œil à l’intérieur. J’y découvre une multitude de cocons, soigneusement empilés les uns sur les autres.

Un souffle, puis, lentement, je distingue un visage flou au-dessus du mien ; il semble parler – mais je n’entends rien. Les bords de ma vision sont craquelés, comme si le monde extérieur essayait de se forcer un chemin vers moi ; je ne suis pas encore tout à fait revenue à la réalité. Je me rends subitement compte que je me trouve entre deux états.

Je me détourne de la réalité : je ne veux pas rentrer, je veux rester ici, dans ce monde, tellement apaisant. La douceur de l’être qui m’a accueillie là, sa bienveillance… me transcende. Des sons cristallins magnifiques me parviennent encore et mon œil intérieur regarde une dernière fois les lianes translucides qui composent cette symphonie impossible. Sa figure sans nez ni bouche me renvoie un sourire à travers ses yeux immenses qui s’ouvrent sur… ce que j’ai fini par appeler l’Autre Monde.

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Le pompier est content : il m’a sortie de mon coma passager. Plusieurs personnes s’affairent autour de moi, je sens vaguement les ventouses et les aiguilles qu’ils accrochent à ma peau.

Mais je ne suis pas vraiment présente. De toutes mes forces, je retrace à toute vitesse le drôle de voyage que je viens de faire. Je ne veux pas en perdre une miette, il faut que je me souvienne…

Mon cerveau a rempli sa mission : il a tout enregistré pour moi. Quelque part au fond de ma mémoire, les images de l’univers que je viens de visiter resteront tapies pour toujours, à attendre que je les comprenne.

 

 

Le mystère de la vie tel que vous n’osez l’imaginer